Les Centres culturels et les Maisons de la culture de Téhéran, par Sepehr Yahvavi

Jadis, les centres culturels de la capitale téhéranaise se comptaient sur les doigts d’une main. Aujourd’hui, ils ne peuvent être mémorisés dans leur ensemble, car il y en a des dizaines à travers toute la ville. En outre, la petite bourgeoisie et la classe moyenne ne sont plus les seules à pouvoir profiter des centres culturels et des maisons de la culture de Téhéran ; les couches plus populaires y ont également accès. Téhéran a donc été, au cours de cette dernière décennie, le théâtre d’une véritable démocratisation des arts et des artisanats. Même les quartiers les plus populaires et les banlieues de la capitale ne sont plus dépourvus de ces ressources culturelles.

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Maison des artistes d’Iran (Khâneh-ye honarmandân-e Irân)

Contexte socioéconomique

Outre le poids de la reconstruction matérielle, Téhéran a dû aussi consacrer les années de l’après-guerre à retrouver sa place de capitale culturelle du pays. Ainsi, sous la présidence d’Ali Akbar Hashemi Rafsandjâni, dont le double mandat a duré de 1989 à 1997, l’Iran a traversé une période difficile, marquée par la reconstruction après une guerre imposée pendant huit longues années (1980-1988). A cette époque, le pays avait un besoin urgent de restructuration et de relance économique. Ali Akbar Rafsandjâni a donc essayé d’amorcer un mouvement de redressement et de réforme structurelle dans un Iran dont l’économie reposait en grande partie sur le secteur public et les coopératives, situation relativement normale pour un pays traversant alors une période postrévolutionnaire et sortant d’un long épisode guerrier. En outre, le nouveau système politique aux accents antiimpérialistes et au discours tiers-mondiste avait opté pour une troisième voie, à savoir une certaine voie de croissance non capitaliste, credo des pays non-alignés.

Parmi les efforts de restructuration entrepris par le président Rafsandjâni, on peut citer la concession par l’Etat d’une relative autonomie financière et budgétaire aux mairies, notamment à la Mairie de Téhéran, les coûts de maintien et les frais des travaux dans la capitale étant exorbitants à l’issue de la guerre. A noter que la capitale iranienne, qui n’avait pas été épargnée par les missiles irakiens, avait subi d’importants dégâts. Sous Rafsandjâni, l’Etat a commencé à se libérer peu à peu des frais municipaux, et n’a attribué qu’un budget minimal à la ville de Téhéran. Cette politique a poussé la mairie de la capitale à taxer les services urbains et à imposer les citoyens pour le compte du trésor de la ville, afin de faciliter le développement des infrastructures urbaines et la (re)construction d’une ville moderne.

Parler de cette modernisation et restructuration de la ville de Téhéran revient aussi à évoquer le nom de Gholâmhossein Karbâstchi, maire de Téhéran de 1988 à 1998, presque simultanément au mandat présidentiel de Monsieur Rafsandjâni. Durant son mandat à la tête de la mairie, ce dernier qui était et reste par ailleurs le secrétaire général d’une formation réformiste iranienne appelée Hezb-e Kârgozarân e Sâzandegi (le Parti des cadres de la construction) a réussi à transformer le visage et le paysage de la ville en une sorte de métropole moderne, un géant de ce type, du moins dans le Moyen-Orient.

Durant ce processus, il a commis certaines erreurs, parmi lesquelles le remembrement urbain pratiqué à grande échelle, qui est synonyme de fait à la vente du ciel de la ville ; l’incitation peu raisonnable des provinciaux à l’exode rural, impliquée par une politique d’intégration des forces du travail nécessaire à la réalisation de grands travaux de construction, et enfin le peu d’attention portée à la préservation des vieux tissus de la ville, des quartiers vulnérables et du cœur historique de Téhéran. Bref, une sorte de mépris vis-à-vis des règles et normes d’urbanisme en vigueur dans le monde moderne, notamment en matière de construction de gratte-ciels et de tours gigantesques, due en particulier au manque ou à la carence des plans urbains globaux et d’expertises urbanistiques.

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Tamâshâkhâneh-ye Irânshahr (salles de spectacle Irânshahr)

Ceci dit, l’ancien maire de Téhéran a réussi à créer une ville culturelle en créant de nombreux centres culturels dans divers quartiers de la capitale (ce qui relève de l’infrastructure immatérielle), et a contribué à la création d’un vaste réseau autoroutier au milieu et tout autour de la ville. Sous son mandat, des dizaines de centres culturels et de maisons de la culture ont été conçus, construits et inaugurés dans presque l’ensemble des quartiers de Téhéran, dans le centre-ville comme dans les quartiers populaires ou huppés, ainsi que dans les cités périphériques et les banlieues. Cette politique de rénovation et de modernisation urbaine mais aussi économique s’est poursuivie, notamment sous la présidence de Mohammad Khâtami (1997-2005) et sous le mandat municipal de Mohammad-Bâgher Ghâlibâf, le maire de Téhéran depuis 2005.

La Maison iranienne des artistes

Parmi les nouveaux lieux culturels de Téhéran devenus à la fois lieux de rencontre, attractions touristiques, lieux de rassemblement des artistes et d’exposition de leurs œuvres, la Maison des artistes d’Iran (Khâneh-ye honarmandân-e Irân) est certainement l’un des plus connus. Inauguré en 1998, à l’emplacement de l’ancienne caserne de Fisher-âbâd (du nom de l’ex-conseiller militaire américain Fisher à l’époque Pahlavi), ce site est situé au milieu d’un jardin public qui a été reconstruit et réaménagé à cet effet.

Outre le Parc des artistes qui est désormais l’un des plus beaux parcs de la capitale, la Maison des artistes est un vrai centre culturel ouvert au public. Cette maison culturelle possède aussi l’avantage d’être située au milieu de ce beau jardin, ce qui lui permet d’élargir son public. De nombreux évènements artistiques ont lieu chaque semaine dans ce centre qui comporte plusieurs salles de conférence et d’exposition. Beaucoup d’artistes le fréquentent régulièrement, et les deux cafés-restaurants situés dans les deux ailes et terrasses latérales du bâtiment principal créent une ambiance agréable. Il y une dizaine d’années, un autre bâtiment comprenant deux salles de théâtre a été rajouté au complexe, et a été baptisé Tamâshâkhâneh-ye Irânshahr (salles de spectacle Irânshahr). Les deux salles ont été ensuite appelées Nâzerzâdeh Kermâni (la plus grande, du nom d’un professeur émérite des arts dramatiques de l’Université de Téhéran), et Samandariân (la plus petite, du nom d’un célèbre metteur en scène iranien disparu il y a quelques années).

L’ensemble de ces deux bâtiments constitue un complexe artistique prestigieux du Téhéran d’aujourd’hui, un endroit incontournable pour toute personne voulant tenir à jour son agenda d’évènements culturels de la capitale iranienne. Ce parc et le complexe s’y trouvant ont transformé le visage du quartier, en faisant apparaître autour du site de nombreux cafés, galeries et autres points de rencontres et d’échanges.

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Maison de la culture Bahman

Quelques exemples des principaux centres culturels de Téhéran

La Maison de la culture Bahman : Le mot persan farhangsarâ signifie littéralement « maison de la culture ». Ce terme fut employé dès les années 1970 en Iran, tout particulièrement pour désigner les centres culturels récemment construits ou en construction dans la capitale. La première Maison de la culture de Téhéran, appelée Bahman d’après le nom de la place sur laquelle elle est située, fut inaugurée en 1991.

Ce grand centre culturel est érigé sur un terrain d’environ 5000 m² et sur un site où était autrefois situé le grand abattoir de Téhéran. Ce complexe, situé dans le 16e arrondissement de Téhéran (la capitale iranienne en compte actuellement 22), comprend plusieurs salles de spectacle, d’exposition et de conférence, ainsi que des salles de cours et des salles sportives. Le plus grand mérite de cette immense maison de la culture réside sans doute d’être située dans un quartier populaire, ce qui explique pourquoi Les Misérables fut l’une des premières pièces mise en scène en son sein dans une grande salle qui fut ensuite baptisée Binavâyân (Les Misérables). Adapté et mis en scène par l’éminent artiste dramatique iranien Behrouz Gharibpour, le chef-d’œuvre de Victor Hugo fut interprété par de grands acteurs iraniens de théâtre comme Mehdi Fathi et Behzâd Farahâni.

Les Maisons de la culture Andisheh et Arasbârân : La première, fondée en 1993, est l’une des premières maisons de la culture moderne de Téhéran. Situé dans le 7e arrondissement de la capitale, ce centre culturel se trouve, à l’instar de nombreux autres de son genre, au milieu d’un jardin public, le Parc Andisheh. Un autre avantage de cette maison de la culture est qu’elle se situe en plein centre-ville (à l’angle de la rue Ghandi-Palizi et de l’avenue Shariati), près du Pont Seyyed Khandân qui assure la liaison entre le cœur de la ville, le nord et l’est. Ce centre culturel se trouve également en aval d’un riche musée de Téhéran, le Musée Rezâ Abbâssi, qui conserve des chefs-d’œuvre de miniatures iraniennes et un trésor de divers objets historiques de la Perse antique.

La Maison de la culture Andisheh comprend une grande bibliothèque municipale avec une vaste salle de lecture, ainsi que des salles d’exposition, de spectacle et de conférence ; la plus grande étant une salle de spectacle-conférence d’une capacité de 300 places. Les salles de cours accueillent régulièrement plusieurs ateliers et cours de formation, auxquels participent des citoyens de toutes tranches d’âge. C’est le cas aussi de la Maison de la culture Arasbârân, qui se trouve dans la proximité de celle-ci, en amont du Pont Seyed Khandân, rue Arasbârân. Ce centre culturel, inauguré en 1995, fait partie des maisons de la culture les plus connues et fréquentées de Téhéran. De taille considérablement plus petite que les deux précédentes, cette maison de la culture est cependant dotée d’une ambiance particulièrement amicale et vivante.

La Maison de la culture Niâvarân : Cette maison de la culture figure parmi les rares du genre construites avant la Révolution islamique de 1979, à l’intention des élites de l’époque. Situé dans un quartier huppé du nord de Téhéran, ce centre culturel conçu par l’architecte iranien Kamrân Dibâ et situé en face du Parc et du Palais royal Niâvarân, faisait en fait partie de l’ensemble du Bureau de l’ex-reine d’Iran, Farah Pahlavi. Ce vaste complexe culturel, érigé d’après un plan architectural magnifique, a été remis après la Révolution dans les mains du ministre de la Culture et de l’Orientation islamiques, servant d’abord de centre de formation avant d’être transformé en 1995 en une maison de la culture ouverte au grand public.

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Maison de la culture Niâvarân

Le centre est constitué de deux grandes galeries, d’une cour intérieure, d’une salle de spectacle et d’une grande salle de conférence, d’une bibliothèque et d’une librairie. La beauté naturelle du parc qui entoure le site s’ajoute à l’élégance architecturale d’un bâtiment à la fois beau et fonctionnel. La forme et l’aspect utilitaire se rejoignent pour donner un exemple parfait de l’architecture moderne iranienne inspirée de certains éléments occidentaux adaptés aux spécificités locales et traditionnelles. Ceci explique en partie pourquoi cet ensemble culturel est devenu un endroit idéal pour accueillir différents évènements artistiques de la capitale iranienne. Reste que sa situation géographique l’a mis relativement à l’écart de l’accès des couches moyennes et, à plus forte raison, des couches plus populaires des habitants de la métropole, étant donné sa situation géographique éloignée du centre de Téhéran.

Conclusion

Téhéran change de visage tous les mois, voire tous les jours, au rythme d’une modernisation effrénée. A la fois capitale économique, politique et culturelle, Téhéran souffre d’un manque de décentralisation, nécessaire et corollaire à toute modernisation et restructuration. L’Iran a donc désormais besoin d’une certaine politique de décentralisation, à la fois pour développer toutes les régions du pays sans exception, et pour alléger le poids énorme qui pèse sur sa capitale. Cependant, la réforme structurelle entamée il y a quelques années est susceptible d’être prometteuse et annonciatrice de bons changements pour le pays et la capitale, tant sur le plan socioéconomique que culturel.

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