CULTURE-BIS

Ressourcerie des arts, des langues et de la culture

Dans l’imaginaire collectif, littérature russe rime avec pavés interminables, intrigues obscures et noms imprononçables. Le fait est que tout cela est vrai. Les auteurs russes sont d’une densité rarement égalée, incapables d’être diligents, par paresse ou par amour de l’art, et bien souvent confus. Pourtant, au détour d’une phrase anodine, on sent jaillir une force souterraine, mystique. Cette ferveur, qui sous-tend tous les textes russes, leur donne une puissance évocatrice extraordinaire. Les personnages et les dialogues qui les unissent y sont criant de vérité ; à tel point qu’ils semblent prendre vie physiquement, sous les yeux ébahis du lecteur. Voilà toute la puissance littéraire russe : retranscrire une vérité indicible, celle de l’âme. 

Soucieux de faire découvrir aux néophytes une littérature exigeante, le jeune Pablo Moreno, lycéen grenoblois féru d'histoire, de cinéma et de littérature russe et américaine nous propose ce mois-ci dans Maze une sélection de quatre livres russes, courts, faciles à lire et cependant de grande qualité.

Eugène Onéguine, Pouchkine (230 pages)

Commençons d’emblée avec le héros littéraire national, Alexandre Sergueïevitch Pouchkine. Premier poète russe digne de son nom, il propulse, à l’aube du XIXème siècle, son pays dans la modernité littéraire. C’est son ultime chef-d’oeuvre achevé, le poème narratif Eugène Onéguine, qui nous intéresse aujourd’hui. L’histoire du personnage éponyme, un dandy à la vie dissolue blasé par le faste pétersbourgeois et la vacuité de son existence.

Le vague à l’âme, il décide, à la mort de son père, de se fixer à la campagne. Après des semaines d’un ennui prévisible, Onéguine fait la rencontre de Lenski, un jeune aristocrate passionné. Épris d’Olga, une héritière de la région, Lenski appelle son nouvel ami à s’intéresser à la fraîche et sensuelle Tatiana, la sœur de celle-ci. Agacé par les regards enflammés que lui jette Tatiana et par la réception dans laquelle Lenski l’a traîné, Eugène Onéguine séduit Olga par cynisme. S’en suit un inévitable duel, point d’orgue du poème. Lenski est tué. Notre héros quitte la région. Le temps passe et le spleen colle à la peau. Onéguine s’éprend du souvenir de Tatiana. Mais lorsqu’il la revoit, au hasard d’un salon à la mode, il est trop tard. Romantique dites-vous ? Oui, Pouchkine est un fervent admirateur de Lord Byron, dont l’ombre plane sur tout le poème. En témoignent les tableaux champêtres, l’amour virginal de Tatiana et les errances mélancoliques d’un protagoniste déphasé. Ce qui émeut, c’est la soif inextinguible d’ailleurs qu’Onéguine dissimule derrière sa superbe, sublimée par le vers limpide de Pouchkine — inspiré du poète anglais — et admirablement traduit par Jean-Louis Backès chez Gallimard. Pas de méprise donc, Eugène Onéguine n’est pas une oeuvre russe mais européenne, parle le langage universel du romantisme. Elle n’en demeure pas moins une excellente entrée en matière, par sa peinture délicate des mœurs provinciales russes et par les types de personnages qu’elle instaure.

Le Révizor, Gogol (120 pages)

« LE GOUVERNEUR : Je vous ai convoqué, messieurs, pour vous faire part d’une très fâcheuse nouvelle : il nous arrive un révizor. » La première réplique de la pièce de l’ukrainien Gogol se suffit à elle-même, constituant ainsi la plus courte scène d’exposition de l’histoire du théâtre. Le cadre ? Une ville de province puisqu’un révizor, cet inspecteur de l’administration impériale chargé de réprimer la vénalité des éminences locales, s’apprête à la visiter. Les personnages ? Un gouverneur et les notables qui composent sa suite. L’enjeu ? L’inquiétude de celui-ci nous apprend qu’il s’agira de cacher la corruption, sous un glacis hypocrite de transparence et d’hospitalité. Le ton ? Satirique pardi ! Attendez cependant, la suite est plus croustillante encore. Ivan Ivanovicth Khlestakov, un jeune noble ruiné qui passe par là, est pris pour le révizor, censé débarquer en ville incognito. Tout heureux de se voir si bien accueilli, Khestakov ne se fait pas prier. Le quiproquo qui s’en suit est hilarant. En plus de s’attaquer à une tare typiquement russe et de faire passer au lecteur/spectateur un grand moment d’ironie comique, Le Révizor révèle toute l’ambiguïté de la relation qu’entretiennent en Russie littérature et pouvoir. En effet, ce n’est autre que l’empereur Nicolas I qui assiste à l’ouverture de la pièce, un beau soir de mai 1836. La représentation commence et Gogol fait les cent pas en coulisses : non seulement les principes réactionnaires du monarque peuvent, à tout moment, mettre fin à sa carrière mais sa comédie, mal jouée, a des allures de farce vulgaire. Au baissé de rideau Nicolas profère : « Tout le monde en a pris pour son grade, moi le premier. » Le tsar a ri, la pièce est sauve. Et elle nous parvient aujourd’hui, encore emprunte de l’hystérie slave qui fait son charme.

Le Joueur, Dostoïevski (180 pages)

Voici venir Féodor Dostoïevski, le plus terrifiant de tous. La noirceur de ses énormes chef-d’œuvres est bien connue dans nos contrées et fascine universitaires et psychanalystes depuis des décennies. Dostoïevski, c’est avant tout une vie tourmentée : un père violent, une jeunesse assassinée par un simulacre d’exécution et un exil en Sibérie, réponse du pouvoir à des activités prétendument dissidentes, ainsi qu’une carrière littéraire marquée par un virage religieux et anti-européen. Il a à cœur, dans ses romans, de conter les pérégrinations d’âmes en peines, étouffées par les contradictions et souvent réduites au crime pour donner sens à leur vie. Comme l’a écrit Eugène-Melchior de Vogüé, diplomate français et slavophile convaincu, Dostoïevski fait de la douleur une religion. Le Joueur, publié en 1866, figure en anomalie littéraire dans l’oeuvre de l’écrivain. Alexis Ivanovitch est un précepteur qui accompagne une riche famille dans les villes d’eau allemandes. Là-bas, les bains bien sûr, mais aussi les casinos et la roulette, ce jeu envoûtant qui scelle les destins au mouvement aléatoire d’une petite bille d’ivoire. Le narrateur observe, puis il joue ; pour les autres d’abord et enfin pour lui-même, pour le frisson de voir vaciller son existence. Rédigé en 27 jours sous la menace d’un éditeur malhonnête, le roman a le souci de plaire. Les personnages sont simplement brossés, le rythme est soutenu et l’ambiance résolument mondaine. On sent néanmoins, derrière une composition empruntée quoique efficace, brûler une fièvre mystique. C’est celle de l’auteur lui-même, dont la frénésie pour le jeu l’a longtemps enchaîné aux tapis verts et qu’il réussit avec brio à insuffler au lecteur.

Hadji Mourat, Tolstoï (180 pages)

La dernière pépite de notre sélection est un roman historique. Hadji Mourat est un chef de guerre légendaire qui tint tête, au milieu du XIXème siècle, aux troupes russes pendant la guerre de Pacification du Caucase avant de passer dans leur camp. Centré sur les derniers mois de la vie du montagnard, le roman fait récit de sa reddition, motivée par un profond différend avec Chamil, le meneur de la révolte. Au même titre que Le Joueur pour Dostoïevski, Hadji Mourat occupe une place singulière dans l’oeuvre de Léon Tolstoï. Lorsque lui vient l’idée du roman, l’auteur flamboyant de Guerre et Paix et de Anna Karénine n’est plus qu’un vieil homme, retiré dans son domaine d’Iasnaïa Poliana où il consacre ses journées à l’éducation des paysans et à la création d’une nouvelle religion. Tourné vers un ascétisme acharné, la pratique romanesque l’exècre. En 1897 pourtant, mû par une pulsion créatrice impérissable, il s’atèle à la rédaction de son dernier chef-d’œuvre. Souvent oublié, Hadji Mourat est en fait une miniature de Guerre et Paix : on s’y ennuie la moitié du temps et on pleure le reste des pages, tant tout ce que dit Tolstoï est beau et vrai. Les portraits des rebelles dédaigneux, des soldats incompétents et des officiers alcooliques, ainsi que les tableaux tout en nuances des montagnes caucasiennes vont droit au cœur, pour l’unique et simple raison qu’ils sont animés par cette énergie vitale inhérente à la littérature russe. Et puis que dire de Hadji Mourat, dont la noblesse, la dignité et le courage n’empêche cependant pas la mort tragique et sublime. Nous vous épargnons les interprétations multiples que suscite un tel ouvrage pour laisser intact l’expérience de votre lecture à venir.

Ainsi s’achève notre voyage par delà la Vistule. En espérant qu’il vous aura donné envie de découvrir plus avant la Russie et ses auteurs, ces poètes splendides et maladroits de la vie.

Source : Pablo Moreno pour Maze

Vues : 39

Commenter

Vous devez être membre de CULTURE-BIS pour ajouter des commentaires !

Rejoindre CULTURE-BIS

Badge

Chargement en cours…

NOS SERVICES

WIKISCRIBE :

Créez et éditez facilement vos pages Wikipedia.

Membres

Photos

  • Ajouter des photos
  • Afficher tout

© 2019   Créé par Culture-bis.   Sponsorisé par

Badges  |  Signaler un problème  |  Conditions d'utilisation